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Tandis que j'agonise - William Faulkner

(extrait)

MacGOWAN

J'étais par hasard en train de verser du chocolat derrière l'armoire aux médicaments quand Jody est venu me dire: " Dis donc, Skeet, il y a une femme à la porte qui veut voir le docteur. Quand je lui ai dit: Quel docteur voulez-vous voir ? elle m'a dit qu'elle voulait voir le docteur qui travaille ici, et quand je lui ai dit : II n'y a pas de docteur qui travaille ici, elle est restée plantée, les yeux tournés de ce côté.

- Quel genre de femme? dis-je. Dis-lui de monter au cabinet d'Alford.

- Une paysanne, dit-il.

- Envoie-la au tribunal, dis-je. Dis-lui que tous les médecins de la ville sont allés à Memphis pour un congrès de barbiers.

- Bon, dit-il en s'éloignant. Pour une fille de la campagne, elle n'est pas mal.

- Attends" , dis-je. II a attendu et je suis allé regarder par la fente. Mais je ne pouvais rien voir, si ce n'est qu'elle avait de jolies jambes à contre-jour. "Est-ce qu'elle est jeune ? dis-je.

- Pour une fille de la campagne elle a l'air d'avoir le feu au cul, dit-il.

- Tiens ça", dis-je en lui passant le chocolat. J'enlève mon tablier et je m'amène. Elle n'était pas mal. Une de ces petites aux yeux noirs qui vous flanqueraient un coup de couteau comme rien si vous les trompiez. Elle n'était pas mal. II n'y avait personne d'autre dans le magasin. C'était l'heure du déjeuner.

"Que puis-je faire pour vous ? dis-je.

- C'est vous le docteur ? dit-elle.

- Parfaitement", dis-je.

Elle détourna les yeux comme si elle cherchait autour d'elle.

"Est-ce que nous pourrions aller là-bas, dans le fond ? "

II était juste midi et quart. Je suis allé dire à Jody de surveiller et de siffler au cas où le patron arriverait, bien qu'il ne revienne jamais avant une heure.

"Tu ferais mieux de ne pas faire ça, dit Jody. II te fichera dehors à coups de pied dans les fesses sans te laisser le temps de dire ouf.

II ne revient jamais avant une heure, dis-je. Tu pourras le voir entrer à la poste. Ouvre l'il et siffle un coup.

- Qu'est-ce que tu vas faire?

- Ouvre l'oeil. Je te dirai ça plus tard.

- Tu ne me laisseras pas prendre la suite ? dit-il.

- Non, mais des fois ! Où c'est-il que tu te crois, dans un haras ? Fais le guet. Je vais engager les pourparlers."

Là-dessus, je retourne dans le fond. Je m'arrête devant la glace pour lisser mes cheveux, et je passe derrière l'armoire aux médicaments où elle m'attendait. Elle regarde l'armoire, puis elle me regarde.

- Alors, madame, dis-je exposez-moi votre affaire.

- C'est justement rapport à mes affaires, dit-elle en m'observant. J'ai l'argent.

- Ah, dis-je. C'est-il que vous les avez ou que vous voudriez les avoir ? Dans ce cas vous vous êtes adressée au médecin qu'il vous fallait." Ces gens de la campagne. La moitié du temps ils ne savent pas ce qu'ils veulent et le reste du temps ils ne peuvent pas l'expliquer. La pendule marquait midi vingt.

" Non, dit-elle.

- Non quoi ? dis-je.

- J'les ai pas, dit-elle, c'est justement ça." Elle me regardait. "J'ai l'argent", dit-elle.

Alors, j'ai compris ce qu'elle voulait dire.

"Oh, dis-je. Vous avez quelque chose dans le ventre que vous aimeriez mieux ne pas avoir ?" Elle me regarde. "Vous voudriez bien en avoir un peu plus ou un peu moins, hé ?

- J'ai l'argent, dit-elle. II m'a dit que je trouverais quelque chose à la pharmacie.

- Qui vous a dit ça ? dis-je.

- Lui, dit-elle en me regardant.

- Vous ne voulez pas nommer la personne, dis-je. C'est celui qui vous a semé la graine dans le ventre? C'est lui qui vous a dit ça ?" Elle ne dit rien. "Vous n'êtes pas mariée, hein ?" Je n'avais pas vu d'alliance, mais il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce que l'usage des alliances fût inconnu dans son pays.

"J'ai l'argent", dit-elle. Elle me le montra, noué dans son mouchoir. Un billet de dix dollars.

"Je ne doute pas que vous l'ayez. C'est lui qui vous l'a donné ?

- Oui, dit-elle.

- Lequel ?" dis-je. Elle me regarde. "Lequel d'entre eux ?

- J'en ai qu'un", dit-elle. Elle me regarde.

"Allons donc !" dis-je. Elle ne dit rien. L'inconvénient de la cave c'est qu'il n'y a qu'une sortie, par-derrière, près de l'escalier intérieur. La pendule marquait une heure moins vingt-cinq. "Une jolie fille comme vous !" dis-je.

Elle me regarde. Elle s'apprête à renouer son argent dans son mouchoir. "Excusez-moi une minute" disj-je. Je passe de l'autre côté de l'armoire aux médicaments. Je dis : "Dis donc, t'as jamais entendu raconter l'histoire du type qui s'est foulé l'oreille au point qu'il ne pouvait même plus s'entendre roter?

- Tu ferais mieux de la faire sortir avant l'arrivée du patron, dit Jody.

- Si tu veux me faire le plaisir de rester là-bas, à l'entréee du magasin, la où tu es payé pour te tenir, il n'y aura que moi de pincé."

I1 s'éloigna lentement vers l'entree :

- Qu'est-ce que tu es en train de lui faire, Skeet ? dit-il.

- Je ne peux pas te le dire, dis-je. Ca ne serait pas moral. Va faire le guet.

- Dis donc, Skeet, dit-il.

- Oh ! assez, dis-je. J'exécute une ordonnance, tout simplement.

- II ne dira peut-être rien au sujet de la femme, mais s'il te trouve en train de batifoler avec l'armoire aux médicaments il pourrait bien te botter les fesses jusqu'au bas de l'escalier de la cave.

- Mes fesses ont été bottées par de plus grands cornards que lui, dis-je. Allons, retourne monter la garde."

Je reviens. La pendule disait une heure moins le quart. Elle noue son argent dans son mouchoir.

"Vous n'êtes pas le docteur, dit-elle.

- Mais si", dis-je. Elle me regarde. "Est-ce que c'est parce que je suis trop jeune ou trop beau garçon? Autrefois, nous avions ici un tas de vieux docteurs tout perclus. Jefferson avait l'air d'une maison de retraite pour vieux docteurs. Mais les affaires se sont mises à baisser et les gens allaient tous bien jusqu'au jour où on s'est aperçu que les femmes ne retombaient jamais malades. Alors, on s'est débarrassé des vieux docteurs et on nous a fait venir, nous qui étions jeunes et beaux garçons, pour plaire aux femmes, et alors les femmes ont recommencé à être malades et les affaires ont repris. On a fait ça dans tout le pays. Vous ne l'avez jamais entendu dire ? C'est peut-être parce que vous n'avez jamais eu besoin de docteur.

- J'en ai besoin d'un maintenant, dit-elle.

- Et vous êtes tombée sur le bon, dis-je, je vous l'ai déjà dit.

- Avez-vous quelque chose pour ça? dit-elle. J'ai l'argent.

- Voyons, dis-je, comme de juste, un docteur, tout en apprenant à rouler du calomel, doit apprendre des quantités de choses. C'est forcé. Mais, en ce qui vous concerne, je ne sais pas.

- Il m'a dit que je trouverais quelque chose. II m'a dit que je trouverais quelque chose à la pharmacie.

- Est-ce qu'il vous a dit le nom ? Vous feriez mieux de retourner le lui demander."

Elle cesse de me regarder et tourne son mouchoir dans ses mains. "II faut que je fasse quelque chose", dit-elle.

"C'est vraiment aussi important que ça ?" dis-je. Elle me regarde. "Évidemment, les médecins apprennent des tas de choses que les gens ne pensent point qu'ils savent. Mais ils ne sont point censés dire tout ce qu'ils savent. C'est contre la loi."

De la porte, Jody dit: "Skeet.

- Excusez-moi une minute", dis-je. Je vais à la porte. "Tu le vois ? dis-je.

- Tu n'as pas encore fini ? dit-il. Si tu venais guetter à ton tour, moi je finirais la consultation.

- Et ta sur !" dis-je. Je retourne dans l'arrière-boutique. Elle me regarde. "Vous vous rendez certainement compte que je risque la prison en faisant ce que vous me demandez, dis-je. Je perdrais ma patente et il faudrait que je me cherche un autre métier. Vous vous rendez bien compte de cela?

- Je n'ai que dix dollars, dit-elle, je pourrais peut-être vous apporter le reste le mois prochain.

- Peuh ! dis-je, dix dollars ! Vous comprenez bien qu'on ne peut pas mettre de prix à ma science et à mon habileté. Certainement pas pour dix malheureux petits dollars."

Elle me regarda sans même sourciller. "Alors, qu'est-ce que vous voulez ?"

La pendule disait une heure moins quatre. Aussi,j'ai pensé qu'il valait mieux la faire sortir. "Devinez. Je vous le donne en trois, et après je vous montrerai", dis-je.

Elle ne sourcille pas. "II faut pourtant que je fasse quelque chose", dit-elle. Elle regarde derrière elle, puis de chaque côté et vers la porte.

"Donnez-moi d'abord le remède, dit-elle.

- C'est donc que vous êtes prête, maintenant, dis-je. Ici même ?

- Donnez-moi d'abord le remède", dit-elle.

Alors j'ai pris un verre gradué et, lui tournant à moitié le dos, j'ai choisi une bouteille qui avait l'air inoffensif, parce que, de toute façon, un homme qui garderait du poison dans une bouteille sans étiquette mériterait la prison. Ca avait une odeur de térébenthine. J'en ai versé dans le verre et le lui ai donné. Elle l'a senti en me regardant par-dessus le verre.

"Ca sent la térébenthine, dit-elle.

- Bien sûr, dis-je, ce n'est que le commencement du traitement. II faudra que vous reveniez ce soir, à dix heures, je vous donnerai le reste et pratiquerai l'opération.

- L'opération? dit-elle.

- Ca ne vous fera pas de mal. On vous l'a déjà faite cette opération. Vous n'avez jamais entendu parler du poil du chien ?"

Elle me regarde : "Et ça me fera de l'effet?

- Je vous crois que ça vous fera de l'effet. Si vous revenez pour que je vous le fasse."

Alors, sans sourciller, elle avala le liquide inconnu et elle sortit. J'allai jusqu'à la porte.

- Alors, t'as obtenu ce que tu voulais? dit Jody.

- Ce que je voulais ? dis-je.

- Allons, allons, dit-il. Je n'ai pas l'intention de te faire la concurrence.

- Oh, elle ? dis-je. Elle voulait tout simplement un petit remède. Elle a une grosse crise d'entérite et elle avait un peu honte d'en parler devant un étranger."

C'était ma nuit, de toute façon. J'ai donc aidé le vieux cornard à tout ranger. Je lui ai mis son chapeau sur la tête et je l'ai poussé dehors à huit heures et demie environ. Je l'ai accompagne jusqu'au coin, et je l'ai regardé passer sous deux réverbères et disparaître. Après ça, je suis retourné au magasin, et j'ai attendu jusqu'à neuf heures et demie, et puis j'ai éteint la devanture, j'ai fermé la porte à clef, ne laissant qu'une lampe allumée dans le fond, et je suis allé mettre de la poudre de talc dans six capsules, j'ai déblayé un peu la cave et, après ça, j'étais prêt.

Elle est arrivée à dix heures juste, avant que la pendule ait commencé à sonner. Je l'ai fait entrer et elle s'est avancée rapidement. J'ai regardé dehors, mais il n'y avait personne, sauf un gamin en salopette, assis sur le bord du trottoir. "Tu veux quelque chose ?" lui dis-je. II m'a regardé sans répondre. J'ai ferme la porte à clef, j'ai éteint la lumière, et je me suis dirigé vers le fond du magasin. Elle m'y attendait. Elle ne me regardait pas.

"Où c'est-il ?" dit-elle.

Je lui donnai la boite de capsules. Elle garda la boite dans ses mains, les yeux fixés sur les capsules.

"Vous êtes sûr que ça fera de l'effet ? dit-elle.

- Tout à fait sûr, dis-je, après que je vous aurai appliqué le reste du traitement.

- Où faut-il que j'aille pour ça ? dit-elle.

- En bas, dans la cave", dis-je.


William Faulkner (1897 - 1962) , paru en français en 1934

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